« Chewing-Gum » de Mansour Bushnaf: l’art de mâcher du vide!

Que peut-on bien attendre d’un roman dont le titre est « Chewing-Gum »? Devant la page couverture où l’on voit une simple pâte à mâcher de couleur verte dans un emballage en aluminium déplié, notre curiosité était à son comble.

Ce premier roman en langue arabe de Mansour Bushnaf contient des histoires d’amour qui se lient et se délient jusqu’à l’épuisement du sens. On referme le livre comme on jette un chewing-gum qui n’a plus de saveur après l’avoir trop mâché: à l’évidence aucune histoire ne se tient!

L’écrivain libyen pose l’acte masticatoire comme fondement de sa narration. Dans un va-et-vient continuel entre le passé et le présent, il ressasse ce qui n’est plus dans la ville de Tripoli dévorée par l’obsession consumériste de ses habitants pour le chewing-gum. L’histoire de la Libye défile dans les limites d’un Parc où le temps semble avoir effacé les vestiges de l’époque romaine, l’occupation ottomane, la colonisation italienne, le passage rapide des Britanniques, le règne de la monarchie jusqu’à la révolution des El-Senussi, à l’exception du musée adjacent, où se trouve une statue, d’origine inconnue, possédant le pouvoir maléfique de rendre fou quiconque prend conscience de ses attributs charnels.

C’est dans ce Parc que débute l’histoire du Héros de ce roman venu s’y balader en compagnie de l’Héroïne après avoir visité le musée pour admirer la fameuse statue. Il se fige comme une pierre lorsque sa bien-aimée, visiblement pas très éprise de lui, se dérobe à sa vue, sans rien dire, sans même se retourner, disparaissant petit à petit au coucher du soleil, vêtue d’un manteau noir et d’un châle rouge.

Le temps s’arrête pendant dix bonnes années pour le Héros, au cours desquelles il reste debout, immobile à l’ombre d’un arbre dans le Parc, sans aucune prise sur l’histoire ou possibilité d’inverser son cours. L’Héroïne, quant à elle, continue sa vie, succombant à son tour à l’appel de la gomme dont elle en fait son outil de travail de prostitution, puisque sa disponibilité se mesure à la façon de mâcher la chiclette. Elle croise des  personnages en lien avec le Héros, auquel elle ne pense plus, et devient à son insu le fil conducteur de plusieurs histoires, toutes versées dans l’obsession d’un amour raté ou d’une occasion manquée.

Mansour Bushnaf élabore des théories philosophiques, économiques et psychologiques, aussi douteuses les unes que les autres, pour tenter d’expliquer la transformation en monument de Mukhtar, ce Héros qui n’en est pas un, ainsi que l’engouement irrationnel pour le chewing-gum d’un peuple habitué à mâcher du vide. À quoi cela sert-il de ressasser une relation qui n’existe plus, de ruminer un amour fuyant, de simplement débattre sur l’état d’un pays sans prendre action quand les jeux politiques sont déjà faits? À quoi cela sert-il de mâcher de la gomme? À rien finalement, si ce n’est à permettre au temps de triompher sans nous pendant que l’on tourne en rond en faisant des bulles.

« Chewing-Gum », Mansour Bushnaf, Roman. Éditions Balland, 2016, 168 pages.

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Mansour Bushnaf est un dramaturge et écrivain libyen, « Chewing-Gum » est son premier roman en langue arabe publié en Égypte en 2008. Le livre a été interdit de publication par les autorités libyennes. Traduit en anglais en 2014, c’est en 2016 que la traduction française a été publiée aux Éditions Balland. 

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