Celui qui est digne d’être aimé d’Abdellah Taïa: cet être qui tend la main!

Celui qui est digne d’être aimé, dans le dernier roman de l’écrivain marocain, Abdellah Taïa, porte en lui la résignation lucide des vaincus et la colère froide des affranchis.

L’auteur marocain nous livre un roman épistolaire constitué de quatre lettres d’amour, de rupture et de revendication, dans lesquelles Ahmed, Vincent et Lahbib rassemblent ce qui leur reste de leurs amours homosexuelles anéanties. La plume d’Abdellah Taïa est sans concession, sans tabous, pour décrire la misère de la jeunesse homosexuelle du quartier pauvre de la ville de Salé au Maroc, ainsi que les désillusions de la communauté gaie maghrébine de Paris. L’écriture de ces lettres s’apparente à un acte de survie face à la domination, au cynisme et au silence de l’être aimé. Des écrits qui tendent la main vers l’espérance mais y échouent lorsque le cœur est trop dur. Les mots et le verbe de chacun des personnages ressuscitent la ferveur et l’audace des premiers instants de la rencontre amoureuse et absolvent la fulgurante haine qui habite une âme en peine d’une passion qui se meurt.

C’est dans la lettre adressée à sa mère défunte, qu’Ahmed révèle sa principale faille en amour: le rejet. Un élément central qui se retrouvera en filigrane dans la lettre de séparation qu’il écrira à Emmanuel, ainsi qu’au cœur de sa brève histoire d’amour avec Vincent.

La mère d’Ahmed aura vécu, toute sa vie, indifférente à l’amour que son fils lui portait. Une femme ensorceleuse et tyrannique, qui s’est transformée à la mort de son mari en « dictatrice assumée », idolâtrant son fils ainé au détriment de ses filles, d’Ahmed et du petit frère de ce dernier. Elle était « l’homme de la famille », quand le père reconnaissait volontiers de son vivant être la « femme de Malika ». Le fils mal aimé fustige dans sa lettre la lâcheté des hommes et la cruauté des femmes marocaines qui font tourner le monde « dans l’oubli programmé des combats des autres femmes ». Être un homme est un jeu d’apparence auquel Ahmed a perdu d’avance car il n’est « ni homme ni femme », c’est un homosexuel ! Et pourtant, il reconnaît ressembler à sa mère dans sa dureté de cœur, sa froideur manipulatrice et son intransigeance : « Je suis toi, maman. Sans avoir ce que tu possédais comme pouvoir ». Une lettre poignante qui retient notre souffle jusqu’à la dernière ligne. Le courage d’Ahmed est à la mesure de sa colère et de son incompréhension relativement à son identité d’homme. Une colère que la mort de la mère n’a fait qu’exacerber.

Si le pouvoir est souvent dans le silence, la liberté vient, quant à elle, par l’appropriation de la parole et des mots. Ahmed en use pour s’accepter tel qu’il est

 «Je suis perdu, depuis le départ, dans ton ventre déjà, en France encore plus que jamais. Chaque matin, je me renie. J’ouvre les yeux, je me rappelle que je suis homosexuel. J’ai beau avoir fait tout un travail pour m’accepter, me laver des insultes, j’ai beau me répéter depuis des années que j’ai le droit de vivre libre, vivre digne, rien n’y fait : cette peau homosexuelle que le monde m’a imposée est plus forte que moi, plus dure, plus tenace. Cette peau, c’est ma vérité au-delà de moi. Je ne l’accepte pas complètement mais je sais que je n’existe que par elle, malgré mes multiples tentatives d’évasion, d’émancipation. Tu es morte Malika. Je suis homosexuel. Plus homosexuel que jamais maintenant. C’est comme si l’enfer intime que j’ai vécu jusque-là en tant qu’homosexuel n’était rien. Tu es partie. Et je comprends enfin que, même loin de toi, ton existence me protégeait d’une certaine vérité. La vérité ultime. L’enfer au sens propre. » 

Dans ces récits épistolaires, Abdellah Taïa rend compte de l’amour fou, immédiat et parfois fulgurant! Un amour profondément cruel lorsqu’il se révèle être une illusion: Vincent a été abandonné par Ahmed dans un café, au lendemain de leur rencontre dans une station de métro parisien. Il a attendu Ahmed qui n’est jamais venu. Pouvait-il deviner au moment de la cristallisation de son amour, toute la part d’ombre, de déni et de lassitude de l’être aimé? Peut-être. Trois ans plus tard, Vincent se souvient, dans sa lettre à Ahmed, de ce moment d’un cynisme absolu, tendant la main à ce dernier, malgré la haine qu’il l’a traversé, avouant ne pas pouvoir « tuer, effacer le moment [entre toi et moi] dans le métro, dans le couloir sombre, dans un autre temps. La beauté de ce moment, rien ne pourra l’écraser, l’anéantir : elle est encore en moi, palpitante de vie, notre beauté [à toi et à moi] complètement bouleversés. » Cherchant à faire revivre un amour fondé sur l’absence de celui qu’il aime, Vincent évoque l’histoire de son père, juif marocain, qui n’a jamais voulu revisiter le pays de son enfance. Le Maroc devient ce lien qui l’unit à Ahmed et son amour pour ce dernier une terre dans laquelle il s’enracine enfin. Il l’attend toujours, encore, et le supplie de venir le chercher de «ce point de non-rencontre» où il l’a manifestement oublié.

Mais Ahmed est celui qui rompt, toujours. C’est ce qu’il a appris de sa mère. Lorsqu’il quitte Emmanuel, il le fait par écrit dans cette langue française qui le « colonise », l’éloigne de ses origines, de Lahbib, son ami d’enfance. Une Langue imposée par Emmanuel, et qui a fait d’Ahmed cet autre qu’il n’est pas.

Ce court roman d’Abdellah Taïa, est un roman à rebours où la première lettre est la dernière dans le temps, et la dernière, la première. Celle-ci est adressée à Ahmed par Lahbib, dont le prénom signifie en arabe celui qui est digne d’être aimé, et qui ne pourra être sauvé. Il y a chez Abdellah Taïa cette volonté de donner un sens à ce prénom comme on donne un sens à la vie, à l’amour et à la dignité. Il y a aussi chez ses personnages, cette main qu’ils tendent presque toujours à l’être aimé. Une main qui se joue parfois des sentiments. Cette main qui se retire aussi, dans un sursaut de dignité, quand on a tout perdu, et qui en cherche une autre, pour la serrer fort, très fort, parce qu’on est celui ou celle qui est digne d’être aimé (e)!

« Celui qui est digne d’être aimé », d’Abdellah Taïa, Roman. Éditions du Seuil, janvier 2017, 144 pages.

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Né à Salé au Maroc en 1973, l’écrivain marocain Abdellah Taïa a étudié la littérature française à Rabat et à Genève. Il est l’auteur de plusieurs romans aux Éditions du Seuil: L’Armée du Salut (2006), dont il réalise le long métrage sorti en salle en France en  2014, Une mélancolie arabe (2008), Le Jour du Roi (Prix de Flore 2010) et Infidèles (2012). 

Photo © Leila Alaoui « No Pasara ».

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